Nobel

Extrait du recueil de nouvelles Altère Ego.

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Ça fera un avocat, peut-être un notaire, tradition de famille du côté du père (Fredericks Goldman Jones)

En poussant les portes de chez Perform, Carmine van Dormael savait pertinemment ce qu’elle faisait. Pomponnée, apprêtée, chignon militairement ajusté, elle était très élégante dans son tailleur en tweed bleu marine et trépignait d’impatience à l’idée de sa renaissance prochaine. Une vie de sacrifices et d’effacement qui arrivait à son terme. Elle allait briller, enfin, plus haut et plus fort que tous les astres du ciel. Salomone la suivait sans dire un mot, cheveux courts impeccablement gominés, cravate pendante, veston soigneusement boutonné, les yeux rivés sur le bout de ses souliers vernis. Elle avait le regard éteint – rien à voir avec sa mère dont l’assurance irradiait, forçant la déférence. C’était à peine si l’on entrapercevait Salomone dans son sillage, parfait petit animal de compagnie docile et silencieux, harnaché aux trousses de sa génitrice par une laisse invisible.

— Madame van Dormael ! s’exclama un steward pimpant en bondissant avec entrain. Bienvenue dans notre agence ! Je vous attendais. Je suis Édouard de la Charlerie, et je suis là pour vous servir. C’est un plaisir !

— Plaisir partagé, mentit l’intéressée, toisant son interlocuteur en occultant son mépris derrière un sourire faussement enjoué.

La convenance voulut que Madame van Dormael serrât la main que monsieur de la Charlerie lui tendait, ce qu’elle ne parvint pas à faire sans esquisser une moue de dégoût qu’elle s’efforça de masquer sous un toussotement furtif.

— Et cette demoiselle doit être Salomone ! s’enquit l’hôte en s’agenouillant face à l’enfant. Comme tu es jolie, ma princesse ! continua-t-il sans détourner le regard, feignant la sincérité non sans un certain talent. Quel âge as-tu ? Tu désires un bonbon, ou un verre de limonade ?

L’air surprise de se voir ainsi apostrophée, Salomone tressaillit et se tassa un peu plus qu’elle ne l’était déjà en prenant une teinte rouge pivoine, toute tremblotante dans son petit costume de garçon. Sa mère la repoussa en arrière d’une main ferme pour venir se positionner entre le steward et elle.

— Merci, mais non, asséna madame van Dormael, intentionnellement cassante, en fustigeant son hôte du regard. Salomone n’aime pas ça. Ella a huit ans et demi mais ce n’est pas une enfant comme les autres. Elle est brillante, elle a de l’ambition, et elle n’a pas de temps pour les frivolités.

— Je vois, je vois, répondit calmement le steward, toisant sa cliente sans sourciller d’un iota. Excusez-moi, j’aurais dû m’en douter de la part de quelqu’un qui lorgne sur notre programme Albert Einstein – c’est bien ce que vous m’avez dit au téléphone, n’est-ce pas ?

— Ce n’est rien, c’est oublié. Poursuivons, je vous prie, exigea madame van Dormael en ignorant la question, prenant place face au grand bureau d’ébène suivie de près par Salomone qui l’imita sans moufter et s’assit à ses côtés. Perform, et vos rêves prennent forme, c’est bien cela ? Voyons si vous méritez votre slogan.

La cliente se donnait un mal fou pour occulter son manque d’assurance, froideur et paroles cinglantes au trousseau. Mais elle n’en menait pas large – les auréoles de transpiration sous ses aisselles témoignaient de l’angoisse maladive qu’elle ressentait, et qui l’avait toujours tenaillée aussi loin qu’elle se souvienne. La perspective de revivre par l’entremise de son enfant l’enchantait tout autant qu’elle faisait ressurgir en elle les monstres d’un passé qu’elle aurait voulu gommer. Monsieur de la Charlerie lui proposa une boisson chaude qu’elle accepta volontiers pour se donner une contenance. Le steward disparut quelques instants, laissant sa cliente en proie à des pensées obscures.

Madame van Dormael avait toujours rêvé d’une gloire, d’un panache, d’une renommée que son éducation l’avait conditionnée à se refuser. Parce qu’elle était une femme, et que dans sa famille être une femme signifiait n’être rien d’autre qu’un aspirateur géant doté d’un utérus et d’un mode silence usiné par défaut. Contraste détonnant, naître homme prédestinait à l’autorité, une autorité qui se matérialisait sous forme d’une prestigieuse carrière et d’un statut de patriarche aux pouvoirs absolus sur toutes les âmes du foyer. L’homme avait du bagou. L’homme était écouté. L’homme était admiré. L’homme était libre. La femme, elle, ménagère écervelée, était condamnée à vivre dans l’ombre de la maison que le prestige de son mari avait pu mettre sur sa tête et celle de leur progéniture. Le lit conjugal était l’ultime élément qui entérinait la soumission de l’épouse. Une épouse se donne – non par plaisir, mais par devoir. Elle enfante – non par plaisir, mais par devoir également.

Dernière-née d’une famille de sept enfants, la petite Carmine Reginster avait grandi dans l’ombre de six frères aînés et d’un patriarche autoritaire. Ce dernier ne voyait en elle qu’une matrice qui ne perpétuerait pas son nom aux générations futures et dénotait par conséquent d’un intérêt plus que limité. Enfant, il l’avait ignorée, reléguant l’ingrate responsabilité de son éducation à une pauvre madame Reginster déjà débordée par les frasques des six mâles rutilants auxquels elle avait donné le jour. Pubère, il l’avait ignorée davantage, profondément indifférent aux transformations physiques qui remodelaient l’anatomie du fruit de ses entrailles. Jeune adulte, il lui avait dit ceci : « Fille, vous ferez ce que vous voudrez tant que vous dénichez un époux convenable ». Elle avait baissé le regard, mains jointes devant le pubis, et avait capitulé dans un murmure à l’injonction de son géniteur. « Oui, père. Merci, père. »

C’est ainsi que Carmine avait entrepris des études d’archiviste dans un pensionnat pour jeunes filles de bonne famille, géré d’une main de fer par une directrice revêche aux valeurs et méthodes ancestrales. Les jeunes hommes n’étaient pas tolérés dans l’enceinte de l’Institut Notre-Dame des Pilates. Cela avait bien arrangé Carmine, qui n’était pas attirée par eux et s’était toujours montrée réticente à l’idée de laisser leur esprit et certaines parties de leur anatomie investir son frêle petit corps. Toujours vierge, elle avait terminé ses études supérieures et avait été embauchée au Matador, journal à tendance conservatrice, dans les sous-sols duquel elle occupait ses journées à répertorier et classifier les numéros du quotidien régional, tapie dans l’ombre avec une petite lucarne grillagée comme seule fenêtre sur le monde extérieur. Par un matin d’automne, Robert van Dormael, rédacteur en chef officiant douze étages plus haut, était venu extirper Carmine de l’austérité de sa cave. Il l’avait épousée et elle n’avait rien fait pour l’en empêcher, résignée au sort qu’elle avait toujours su devoir se résoudre à accepter un jour.

La nuit de noces avait été longue et rebutante – l’un des pires moments de la vie de Carmine. Robert avait monté sa femme, qui avait écarté les jambes et s’était laissé faire sans dire un mot. Il avait martelé de plus en plus fort, de plus en plus vite, transpirant à grosses gouttes et haletant comme un cheval de trait tout contre son oreille. Elle avait eu mal, mais avait serré les dents. Elle n’avait pris aucun plaisir, et avait attendu patiemment que son mari eût terminé. Lorsqu’il avait atteint l’orgasme, elle avait été soulagée comme jamais et avait émis un râle de contentement qui laissa peut-être croire à Robert qu’il l’avait satisfaite. Carmine avait senti le fluide laiteux couler le long de ses cuisses et avait réprimé un haut le cœur, révulsée. Elle s’était sentie sale. Elle s’était sentie objet. Elle avait attendu que son mari se fût effondré, ronflant dans la nuit, pour déverser le torrent de larmes qu’elle avait mis tant d’énergie à réprimer. La jeune épouse s’était rhabillée mais un autre assaut nocturne de Robert avait eu tôt fait de la dévêtir à nouveau. Les mains de son mari sur ses seins et son intimité l’avaient brûlée comme un tisonnier chauffé à blanc. Elle en avait gardé des cicatrices, incapable de fermer l’œil pendant des jours. Puis elle avait fini par s’habituer, comme on s’habitue à tout. Et la vie avait repris son cours.

Carmine avait abandonné son identité pour devenir madame van Dormael. Elle avait arrêté de travailler pour se consacrer à son mari et son foyer, s’affranchissant de façon satisfaisante de ses devoirs tant ménagers que conjugaux. Son éducation lui dictait de ne pas se plaindre ; elle gardait donc la tête haute en s’affairant à préserver l’image d’une femme domestique assumée et bien dans sa peau. Peut-être parviendrait-elle à se convaincre elle-même que sa vie n’était pas si ratée, en procédant de la sorte. Un jour, à l’occasion d’une réunion de famille, elle n’avait pu s’empêcher de souffler à l’oreille de son frère aîné : « Mathieu, tu as de la chance. Tu es libre, tu as une brillante carrière et une épouse pour s’occuper de toi. Tu restes un homme mais malgré tout je t’aime bien, tu es bon et généreux. J’envie ton bonheur. » Mathieu l’avait fixée intensément avec l’air interloqué de quelqu’un qui ne comprend pas de quoi il retourne. Puis son regard s’était brièvement éclairé pour se teindre ensuite d’une expression empreinte de résignation, de colère et d’empathie. « Il nous a tous abîmés, Carmine. Aucun de nous n’est libre. Aucun de nous n’est heureux », avait-t-il soufflé à sa sœur dans un râle à peine audible. L’intéressée n’avait jamais compris ce que Mathieu avait voulu dire. Et à vrai dire, elle lui en voulait un peu. Comment pouvait-il prétendre avoir à redire sur son existence de rêve ? Les hommes étaient bien tous pareils, tout leur était toujours dû. Et il était des leurs.

Quatre mois après le mariage, l’épouse était tombée enceinte. Cet état la révulsait ; elle s’était sentie réduite à l’état d’esclavage, celui d’un incubateur géant tout juste bon à maturer le déchet des frasques sexuelles avilissantes que son homme lui avait imposées. La révélation du sexe de l’enfant n’avait rien arrangé à son mal-être. Le verdict était tombé rapidement. Une fille. Un petit être sans défense condamné à vivre à perpétuité sous le joug des hommes, comme elle-même l’avait toujours été. Madame van Dormael s’était liquéfiée, vidée de sa substance à l’énoncé du jugement. Mais que pouvait-elle y changer ? Si l’enfant s’était avéré être un mâle, le dégoût n’aurait-il pas été plus insoutenable encore ? Difficile d’imaginer apprivoiser ni même tolérer un être dont l’essence débecte au point d’entraver tout rapprochement, qu’il soit physique ou sentimental. Et impossible de supporter sa présence au sein même de ses entrailles, bafouant les frontières de l’intimité la plus profonde à la manière d’un viol. Carmine avait réfléchi, longuement. Une fille, au final, c’était le moins pire des scénarii.

Salomone était née dans la douleur. Malgré les relations sexuelles régulièrement initiées par Robert, madame van Dormael n’eût pas d’autre enfant et considérait cela comme un cadeau du Ciel. Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu pour minimiser l’implication de Robert dans l’éducation de sa fille, persuadée que cet effort d’éloignement la préserverait un tant soit peu de la soumission et lui promulguerait des perspectives d’avenir un tantinet plus réjouissantes que celles qu’elle-même s’était vu octroyer. Elle lui avait enseigné à mots couverts que les femmes étaient des esclaves et les hommes des seigneurs, et que naître femme était une tare inavouable qui reléguait inéluctablement aux oubliettes tout espoir de liberté et d’émancipation. Seule elle, sa mère, qui l’aimait plus que tout et avait l’expérience de la vie et des hommes, pourrait l’aider à y voir clair et à éviter les pièges que d’autres auraient disséminés sur sa route.

Transfigurée par la honte, le dégoût et la colère au terme d’une nuit de sexe particulièrement agitée, elle avait un jour dit à Salomone : « Tu vaux mieux que ce qu’ils veulent faire de toi, ma fille. Tu vaux mieux qu’une boniche ou une putain. J’ai des projets. Tu seras quelqu’un. Et moi qui me sacrifie pour ton bonheur, j’aurai la satisfaction de voir que tu deviens ce que j’ai toujours ambitionné, pour toi comme pour moi : une femme insoumise, indépendante et supérieure aux hommes. Sans même qu’ils s’en aperçoivent, égocentriques qu’ils sont, tu les surclasseras. Tu as du talent. Tu as des capacités. Tu vas leur rendre la monnaie de ma pièce et leur montrer de quel bois je me chauffe. »

Salomone était dotée d’une sensibilité et d’une intelligence hors du commun, ce qui n’avait pas échappé à sa mère. La sensibilité était un problème, l’intelligence un atout ; madame van Dormael s’était affairée sans relâche à anesthésier la première tout en encourageant le développement de la seconde. Ce qui avait eu le résultat escompté : Salomone était devenue une enfant performante, docile, disciplinée qui répondait en tous points aux attentes et ambitions de sa mère, y compris physiquement – garçon à l’extérieur, fille à l’intérieur. Salomone matérialisait une promesse : celle de la réalisation sociale de sa mère, d’un faire-valoir à peaufiner avant de l’enfermer en vitrine d’exposition. Quand quelqu’un demandait à madame van Dormael comment elle définissait le caractère de Salomone, elle répondait toujours la même chose : « C’est une enfant facile ». Et pendant ce temps, l’intéressée faisait ce qu’elle avait toujours eu l’habitude de faire quand on la plaçait au centre de l’attention : elle regardait ses pieds en rougissant, l’air désireuse de disparaître sous terre ou d’enfouir son visage dans le propret costume masculin qu’elle avait elle-même choisi, influencée par les discours récurrents de sa génitrice.

« Votre tasse de thé, madame van Dormael. Sans lait et sans sucre, selon votre souhait. »

Le timbre de voix strident d’Édouard de la Charlerie extirpa Carmine des souvenirs qui l’assaillaient. Elle lui en aurait presque témoigné de la reconnaissance. Elle le remercia froidement avant de tremper ses lèvres dans le breuvage parfumé. La première gorgée lui brûla la langue et elle dut lutter pour refouler la petite larme d’inconfort qui se formait au coin de son œil. Le steward prit place face à sa cliente, de l’autre côté du vaste bureau en bois massif, et posa résolument les deux mains à plat en la fixant droit dans les yeux.

— C’est votre première visite, madame van Dormael, aussi me permettrai-je de dresser un aperçu des prestations offertes par notre sociét…

— Ne perdons pas de temps, le coupa-t-elle sèchement. Je sais tout ça, ce n’est pas bien compliqué. Des parents viennent vous voir avec leur enfant. Ils choisissent dans votre catalogue un projet de vie qu’eux-mêmes n’ont jamais pu accomplir, qui matérialise leurs regrets, leurs ambitions, et qu’ils souhaiteraient voir prendre corps par l’entremise de leur marmot. C’est là que vous intervenez. Vous êtes une sorte d’intermédiaire, de chef d’orchestre qui réunissez les différents acteurs, orientez les clients et coordonnez tout le processus. Votre mission, en gros, c’est de rassembler les intervenants pour faire en sorte que l’enfant soit en mesure d’accomplir ce qu’on attend de lui.

— Pour que le rêve prenne forme, en d’autres termes – le rêve des parents pour leur enfant, avec comme objectif ultime le bonheur de toute la famille, continua Édouard de la Charlerie en acquiesçant vigoureusement. C’est exactement cela, madame van Dormael, vous avez tout compris. Vous voulez le meilleur pour Salomone et vous avez raison de considérer que ça implique votre propre bien-être, à vous qui vous sacrifiez au quotidien pour son épanouissement. Vous avez raison de considérer que vous seule, qui l’avez portée en votre sein, la chérissez plus que tout au monde, avez l’expérience de la vie, pouvez savoir ce qui est bon pour elle. Et vous méritez qu’elle se batte pour vos rêves. Perform est là pour vous aider, vous et votre fille, à accéder au bonheur qui vous est dû à l’une comme à l’autre. Avec toutefois certaines restrictions liées aux capacités de l’enfant, nous y viendrons – admettez qu’il serait insensé d’espérer remporter le rallye de Monte Carlo sur un vélo électrique, plaisanta le steward, un petit rire pincé tressautant sur ses lèvres. Pour l’heure, commençons par le début. Lors de notre conversation téléphonique, vous aviez mentionné être intéressée par le programme Albert Einstein de notre catalogue, si ma mémoire est exacte ?

— Oui. Je veux qu’elle devienne prix Nobel. J’ai toujours rêvé d’aller à Stockholm, glapit la cliente en baissant quelque peu sa garde. La ville est magnifique au mois de décembre, m’a-t-on rapporté, avec toutes les enluminures de Noël, minauda-t-elle, les lèvres garnies d’un presque imperceptible sourire niais qu’elle gomma aussitôt qu’elle l’eut détecté. J’ai réfléchi, longuement : paix, médecine, littérature, physique, chimie… que choisir ? Au final, ça m’a semblé une évidence. Salomone sera physicienne et elle montrera à tous ces petits mecs d’intellos au rabais de quel bois on se chauffe, toutes les deux. Comme la relativité générale s’oppose à la mécanique quantique, elle deviendra infiniment grande et les fera infiniment petits dans son sillage. On va leur prouver que la physique, c’est pas seulement un truc de mecs ! railla madame van Dormael d’un ton bourru en roulant des mécaniques. N’est-ce pas, mon amazone ?

Pour toute réaction, l’intéressée se lova dans le fond de son siège et les traits de son visage se cristallisèrent dans une totale absence d’expression. Puis elle balbutia un timide « Oui, maman » avant de se renfrogner davantage et de retourner se murer dans le silence, toisant le tapis qui jonchait le sol à ses pieds.

« Si je puis me permettre, madame, se risqua Édouard de la Charlerie, Marie Curie, lauréate 1903 du Nobel de physique avec son mari et monsieur Becquerel, a formidablement contribué aux avancées scientifiques de l’époque. Tant et si bien que les retombées de ses travaux se mesurent encore aujourd’hui, rendez-vous compte ! Pierre et elle travaillaient côte à côte, il est vrai, mais si vous voulez mon avis, c’était elle qui tirait les ficelles… »

Madame van Dormael, sentant une sourde colère s’élever en elle, se referma comme une huître. Ses joues s’empourprèrent et c’est d’une voix rauque, étouffée par la haine, qu’elle répondit au steward, le toisant de toute la hauteur de son dégoût.

— Vous vous trompez. Marie vivait dans l’ombre de son mari. Elle aurait fait bien mieux sans lui.

— Certes madame, mais vous n’êtes pas sans savoir que Pierre Curie était décédé depuis plusieurs années lorsqu’en 1911, sa veuve fut décorée du Nobel de chimie. Deux prix Nobel, quel exploit ! C’est quand même quelque chose ! ne put s’empêcher d’argumenter Édouard de la Charlerie, surexcité, se réfrénant aussitôt à la vue du disgracieux rictus sur le visage de son interlocutrice. Mais vous avez certainement raison, madame van Dormael. Vous semblez bien connaître le sujet, et quoi qu’il en soit mon avis n’importe guère. Pierre Curie était un filou. Je vous prie de m’excuser, balbutia-t-il, les mains tout à coup tremblotantes.

— Ce n’est rien, n’en parlons plus, décocha-t-elle sèchement, grisée par la déférence de son hôte. Et cessons, je vous prie, de nous éloigner du sujet. Perform est là pour m’assister, donc, dans l’entreprise que j’envisage pour ma fille.

— Parfaitement, répondit le steward en ajustant son veston comme pour se redonner une contenance. Perform vous accompagnera aussi longtemps que nécessaire, jusqu’à ce que l’objectif soit atteint. Pour autant que vous nous en donniez les moyens, bien entendu ! susurra l’homme, mielleux, en gratifiant Carmine d’un clin d’œil entendu.

— Nous avons de quoi payer, rassurez-vous, renchérit-t-elle en bombant le torse, quelque peu vexée de pareilles insinuations. Nous ne sommes pas de petites gens. Mon mari est un homme puissant.

Carmine n’avait jamais manqué de rien. Elle n’était pas issue de famille bourgeoise mais avait toujours connu l’aisance, auprès de son père comme de Robert. Le ménage jouissait d’une fortune conséquente à laquelle l’épouse aurait difficilement pu renoncer au vu du rang social et du confort quotidien qu’elle lui promulguait, au même titre que la renommée de Robert. La fortune, la notoriété de son mari étaient quelque part ses fiertés à elle puisqu’elle y contribuait indirectement. Aussi se voyait-elle simultanément dégoûtée par la provenance des écus et des louanges – ah ! quels sévices devait-elle endurer pour en conserver les privilèges ! – et ravie des avantages matériels qui y étaient associés, dont elle considérait avoir bien mérité de pouvoir profiter en regard des sacrifices consentis. Comme, par exemple, l’avantage d’être en mesure de s’offrir les services d’une société prestigieuse telle que Perform. Les tarifs étaient onéreux, mais Robert s’était laissé convaincre. Une poignée d’arguments, prestige familial en tête, additionnée de quelques douceurs en nature s’étaient avérées amplement suffisantes.

« J’en suis fort aise, madame van Dormael ! Fort aise d’apprendre que nous puissions envisager une collaboration à long terme ! s’exclama Édouard de la Charlerie en écartant les bras vers sa cliente, le visage illuminé d’un large sourire. Vous nous fournirez en temps utile vos preuves de patrimoine et autres documents financiers. Vous verserez l’acompte et signerez les papiers officialisant la cession à Perform d’un pourcentage de la récompense que percevra Salomone, lorsque vous atteindrez toutes deux le summum de la gloire – souvenez-vous, nous l’avions évoqué au téléphone. Mais pour l’heure, assez parlé chiffres. Évitons de verser dans la vulgarité et détaillons plutôt le programme. Voyons voir ce qui t’attend, ma princesse, déclara gaiement le steward en se penchant vers Salomone pour lui toucher l’épaule. Tu dois être impatiente. »

L’enfant se raidit, comme électrifiée au contact de la main étrangère, et esquissa un mouvement de recul réflexe qui lui permit de s’en affranchir. L’homme ne sembla pas se formaliser de sa réaction et continua d’un ton égal, en s’adressant cette fois-ci à sa mère.

— Le programme Albert Einstein est, vous vous en doutez, l’un des plus prestigieux de notre catalogue. D’autres sont plus populaires, comme par exemple le programme Sandra Kim destiné aux parents qui rêvent d’une victoire à l’Eurovision, ou encore Vacances à la Panne pour ceux qui ambitionnent d’atteindre les sommets du monde politique. Le programme Nafissatou Thiam aussi, avec à la clef une médaille d’or aux jeux Olymp…

— Assez de digressions. Venez-en au fait, vous serez gentil, invectiva la cliente qui commençait à s’agacer des tendances de son hôte à l’arborescence. Les ambitions de seconde zone ne m’intéressent guère. Si certains préfèrent jouer petit, ça les regarde mais ce n’est pas mon cas. Le programme Albert Einstein, donc. Je vous écoute.

— Oui. Albert Einstein. Un programme de prestige, comme je vous le disais. L’un des moins abordables financièrement, aussi. Et parmi nos clients qui sont en mesure se l’offrir, peu osent s’y frotter car il promet autant de renommée qu’il exige de travail, d’efforts et de sacrifices. Mais le jeu en vaut la chandelle. Le programme Albert Einstein, c’est la promesse d’inscrire son nom en lettres d’or dans le grand livre de l’Histoire majuscule. Le Nobel n’est pas une récompense comme les autres. C’est la récompense, un merveilleux cadeau que vous vous offrez, à vous et Salomone : entrer dans la postérité, et par la grande porte. Comme tu dois être heureuse, ma princesse, que ta maman te donne la chance d’une telle opportunité ! susurra Édouard de la Charlerie en se tournant à nouveau vers la fillette.

Les lèvres de l’enfant remuèrent presque imperceptiblement tandis que des sons inintelligibles émanaient de son larynx. Son visage s’empourpra tellement qu’il finit par prendre une teinte raisin noir.

— Que dis-tu, ma princesse ? s’enquit le steward d’une voix perchée en se couchant sur le bureau d’ébène pour mieux percevoir les ondes sonores. Je n’ai pas bien compris, tu peux répéter pour voir ?

— Je voudrais dessiner des livres pour enfants, déclara Salomone d’une voix faible, dans un effort qui semblait presque surhumain. Des livres d’aventures sur l’espace et les fusées. Avec des astronautes, des extraterrestres, des planètes inconnues. Et beaucoup d’étoiles. J’aime bien regarder les étoiles, ajouta l’enfant en esquissant un sourire rêveur.

Salomone avait relevé la tête et toisait à présent le torse du steward avec une étincelle de vie dans le regard. L’intervention de madame van Dormael eut tôt fait de lui ramener les pieds sur terre et d’éteindre définitivement le feu sacré que quelques secondes d’espoir et de rêve avaient suffi à raviver. Son regard redevint froid et inexpressif.

— Et bien voilà, elle aime les étoiles ! Vous voyez, elle est faite pour ça, la physique ! fanfaronna madame van Dormael, la mine réjouie, heureuse que les aspirations de son enfant s’avèrent en phase avec les siennes. Bon, évidemment, il reste cette histoire de dessin à régler, tempéra-t-elle en ricanant avec condescendance, balayant l’air de la main comme pour dégager un moustique. Ce sera bon débarras, je n’en peux plus de toutes ces… œuvres… sans intérêt qu’elle me ramène à tour de bras. Ne le prend pas mal, mon amazone, se justifia-t-elle sans regarder sa fille, mais ce n’est pas ce que j’ambitionne pour nous. Artistes, et puis quoi encore ? Saltimbanques dans un cirque ? Ah ! ah ! ah ! Non, vraiment, Salomone, restons sérieuses. Pour qui monsieur de la Charlerie va-t-il nous prendre, avec tout ça ?

— À vrai dire, madame van Dormael, rebondit l’intéressé, puisque vous en parlez, vous devez savoir qu’un chercheur scientifique digne de ce nom se doit avant tout d’être un créateur. L’intelligence reste de mise, bien entendu, mais elle ne vaut rien sans la créativité. C’est la première des qualités requises. Sans créativité, pas d’innovation. Sans innovation, pas de découvertes. Sans découvertes, pas de Nobel. Pour parvenir à vos fins, vous devrez sortir des sentiers battus, vous aventurer sur des routes jusqu’alors inconnues, inventer des concepts auxquels les autres n’auraient jamais pensé. Et pour ça, ce petit grain de folie, d’impertinence propre aux artistes est capital. Vous ne devez pas le réprimer, mais plutôt l’orienter dans la bonne direction : celle qui vous permettra d’atteindre l’objectif du Nobel. Nos équipes de psychologues font des merveilles pour conditionner les enfants, soyez-en sûre, et aideront Salomone à adopter les comportements qui conviennent dans le but de…

— J’ai besoin d’aller aux toilettes, coupa une petite voix fluette.

— Pas maintenant, mon amazone. Maman discute.

— Je voudrais aller aux toilettes, répéta Salomone sans sourciller.

— J’ai dit : pas maintenant ! Ils sont impossibles, ces enfants, souffla madame van Dormael dans un râle surjoué d’exaspération à l’attention de son hôte, comme pour le prendre à témoin. Toujours là pour vous embêter quand il ne faut pas !

Madame van Dormael n’avait jamais eu beaucoup de patience lorsqu’il s’agissait de tempérer les caprices de sa fille, et encore moins lorsque de tels caprices s’exprimaient en public. Elle voyait ces enfantillages déplacés comme un aveu de faiblesse, d’imperfection susceptible d’entacher l’image de réussite exemplaire qu’elle s’échinait à laisser transparaître vis-à-vis d’autrui – celle d’une mère qui tient son enfant d’une main de fer et le pousse à accomplir de grandes choses sans qu’il y trouve à redire. Elle adorait sentir les regards emplis de jalousie et d’admiration se poser sur son échine. Ils lui donnaient des frissons et la faisaient se sentir toute chose.

— Il faut que j’aille aux toilettes, continua la voix d’un ton égal, monocorde, imperturbable.

— Bon, très bien ! Puisque tu y tiens tant, à ces fichues toilettes, tu n’as qu’à y aller toute seule ! s’époumona la mère en pestant contre sa progéniture, excédée. Peut-être qu’après, tu nous laisseras tranquilles !

— Troisième porte sur la gauche, princesse, anticipa Édouard de la Charlerie. Tu n’as qu’à suivre les flèches jaunes. Celles qui clignotent, expliqua-t-il avec bienveillance.

Salomone se leva et disparut sans dire un mot dans l’obscurité du long couloir qu’avait indiqué le steward. Sa cliente de mère était enfin sur le point de se voir détailler le contenu du fameux programme quand un bruit sourd de verre brisé vint rompre la monotonie de la discussion. Carmine van Dormael et Édouard de la Charlerie se levèrent d’un seul mouvement et galopèrent en direction des toilettes.

Ils trébuchèrent sur un petit extincteur délogé de son mur. Des éclats de miroir crissaient sous leurs semelles. Ça sentait la javel et l’hémoglobine.

Elle ne s’était pas ratée.

Il était déjà trop tard.

La puissance des jets qui fusaient hors des poignets de Salomone était telle qu’ils éclaboussaient jusqu’au plafond de la pièce immaculée. Carine van Dormael et Édouard de la Charlerie furent rapidement couverts de sang, et pendant qu’ils se coloraient de rouge le corps agonisant de l’enfant prenait une teinte cadavérique. Les spasmes réflexes laissèrent place à l’immobilité la plus complète lorsque les mouvements respiratoires de la cage thoracique s’arrêtèrent et que le regard de la fillette se figea. Les adultes avaient contemplé la scène sans rien faire et restèrent immobiles quelque temps encore, semblant ne pas réaliser ce qu’il venait de se produire.

Salomone avait rejoint les étoiles.

Le franc tomba. Madame van Dormael cria, chut, s’affala dans la mare de sang aux côtés du cadavre exsangue, mais encore chaud de son enfant. Elle perdit connaissance pendant une ou deux secondes, puis rouvrit les yeux et commença à se rouler par terre dans la flaque écarlate sous l’œil inexpressif de son hôte, sous le choc, retranché contre un mur à deux enjambées de la scène. Jamais elle ne s’était sentie aussi désespérée, aussi impuissante. Abandonnée par sa propre fille, de la pire des façons qui soit. Comment diable pouvait-elle faire ça à sa mère ? Comment pouvait-elle se montrer aussi cruelle envers celle à qui elle devait tout ?

Imbibée jusqu’à l’os de sang, de larmes et de désespoir, madame van Dormael se mit à répéter une phrase à la manière d’un disque rayé. Toujours la même rengaine, inlassablement, pendant un temps incalculable.

« Qu’est-ce que je vais devenir ? Oh, Dieu ! Qu’est-ce que je vais devenir ? »

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